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« Téere ak Téraanga », le combat pour la transmission des langues africaines

Lundi 23 Mars 2026

« Téere ak Téraanga », le combat pour la transmission des langues africaines

Une appellation qui vaut tout un programme : l’espace “Téere ak Téraanga”, sis au Boulevard de Saint-Louis x rue de Kaolack, Point E, un quartier de la classe moyenne dakaroise, peut se voir comme la matérialisation d’un ambitieux projet de promotion du patrimoine immatériel africain par le biais du livre et des langues nationales.

 

Sous l’égide de l’Association culturelle pour la renaissance africaine (ACRA), cet espace culturel inauguré en mai dernier ambitionne de contribuer à la promotion du patrimoine immatériel africain par la transmission des langues sénégalaises voire africaines et la diffusion des écrits publiés dans lesdites langues.

 

Implanté dans le hall de la résidence Imane, il comprend une bibliothèque dotée d’un fonds documentaire de deux cent titres dans différentes langues, du wolof au pulaar, en passant par le sérère et d’autres langues comme le bédik, le joola, le malinké, le swahili et même des textes en hiéroglyphes.

 

“Ce qu’on voulait, c’est la promotion du patrimoine immatériel africain”, explique Fatou Kiné Camara, secrétaire générale de l’Association culturelle pour la renaissance africaine (ACRA), reconnue officiellement le 14 mars 2025.

 

Les promoteurs de cette initiative sont partis du constat selon lequel les langues nationales, même codifiées, ne sont pas correctement prises en charge.

 

“Pour faire respecter une langue et pour que la langue prospère, il faut que ce soit écrit. Or, nos langues sont codifiées. Il y a tout un processus de codification. Une vingtaine de langues nationales sont codifiées”, a souligné Fatou Kiné Camara, professeur de droit à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).

 

Il reste donc la question de la promotion, laisse-t-elle entendre, une problématique d’autant plus urgente que de nombreuses personnalités, sénégalaises et africaines en général, ont écrit toutes sortes d’ouvrages en langues africaines.

 

Elle cite les écrivains sénégalais Cheik Aliou Ndaw, Boubacar Boris Diop, mais également le romancier et essayiste kényan Ngugi wa Thiong’o, parmi d’éminents auteurs dont les livres en langues africaines ne sont pas très connus, dit-elle, en dépit de leur aura sur le plan international.

 

“Il est important que ces livres soient connus”, insiste Fatou Kiné Camara, très tôt baignée dans l’univers de la promotion des langues nationales grâce à la célèbre linguiste et pionnière Arame Fall, une connaissance de sa famille.

 

Les premiers contacts de Fatou Kiné Camara avec les livres en langues nationales datent de l’époque où cette linguiste était engagée dans l’éducation non formelle, pour le compte de l’ONG OSAD, Organisation pour le soutien et l’appui au développement.

 

Les langues nationales invisibles dans les librairies

 

Elle dit avoir reçu de la linguiste ses premiers livres en wolof, il y a plus de trois décennies, avant de trouver, dans une émission de la Télévision publique alors animée par Emilie Senghor, l’opportunité d’approfondir sa connaissance de cette langue.

 

“A l’époque du président Senghor, il y avait des cours d’alphabétisation et de wolof à la télévision, C’était Emilie Senghor qui les donnait. Je regardais, c’est comme ça que j’ai appris le wolof. Je me dis que tout cela, c’est dommage qu’on ne l’ait plus aujourd’hui”, se souvient-elle.

 

Selon la juriste, les livres en langues nationales sont de fait invisibles dans les librairies et les bibliothèques.

 

Elle fait observer qu’on ne les trouve ni dans les librairies, ni dans les bibliothèques, même dans ceux de l’IFAN par exemple, l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), un organisme de recherche rattaché à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. “Il n’y en a pas. Je vais dans des librairies très spécialisées, difficile d’en voir, c’est ça le problème”, regrette-t-elle.

 

Pourtant, relève Mme Camara, il n’y a pas mal de maisons d’éditions spécialisées dans les langues nationales, en pulaar et en wolof notamment.

 

“Nous nous sommes dit qu’il nous faut un espace où ces livres en langues nationales voire africaines seront exposés. De cette manière, la population sénégalaise saura que ces livres existent et va demander à les avoir”, ajoute la secrétaire générale de l’Association culturelle pour la renaissance africaine.

 

 Dans cette optique, l’appellation “Téere ak Téraanga”, combinant les mots livre et hospitalité en wolof, vise à inciter le plus grand nombre à découvrir les livres en langues nationales.

 

“C’est un lieu où on donne gratuitement de la nourriture (boire et manger), mais aussi de la nourriture intellectuelle avec le livre”, dans un cadre qui se veut convivial, avec la présence d’une une buvette jouxtant la bibliothèque, précise-t-elle.

 

La buvette propose des beignets au mil, des “fatayas” et jus locaux aux lecteurs, étudiants et autres visiteurs accompagnant leurs enfants pour des séances de lecture et de conte les samedis.

 

“C’est à la fois un espace de lecture, de discussion et aussi une bibliothèque. Les personnes peuvent venir, consulter ces livres, les lire sur place. Et si elles veulent les acheter, on leur indique l’endroit [où les acquérir]”, dit Mme Camara, dont l’ambition est d’impulser, au sein de la population, une certaine dynamique pour la promotion des livres en langues nationales.

 

Les langues nationales, combat des jeunes

 

La bibliothèque est tenue par une jeune diplômée de l’Ecole des bibliothécaires, archivistes et documentalistes du Sénégal (EBAD) recommandée par son établissement.

 

Elle propose notamment des livres de contes et d’autres ouvrages avec beaucoup d’images pour attirer les enfants.

 

“Ce qui me fait plaisir, c’est de voir un visiteur lire des livres à ses enfants. On voit que même quand l’enfant ne parle pas sa langue maternelle, avec les images et le son, tout de suite ça l’intéresse”, se réjouit Fatou Kiné Camara, qui cherche à davantage faire connaitre ce lieu pas encore beaucoup fréquenté à ses yeux.

 

“On a du mal à nous faire connaître. Et ce qu’on voudrait vraiment, c’est que les Sénégalais, les Sénégalaises, les Africains qui sont ici, s’approprient ce lieu comme un espace culturel”, lance-t-elle.

 

L’initiation aux hiéroglyphes, “l’écriture mère africaine”, occupe une place centrale dans cet espace, grâce notamment aux universitaires Adjaratou Oumar Sall de l’IFAN et Mame Thierno Cissé de la Faculté de Lettres de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui aident à trouver des enseignants pour ces cours d’initiation.

 

Ils donnent eux-mêmes des cours gratuits d’initiation à la lecture et à l’écriture du wolof, signale Fatou Kiné Camara, avant de révéler qu’un programme intitulé “chaque mois une langue” avait été lancé il y a un an, pour des cours d’initiation à la lecture et à l’écriture en wolof, pulaar et sérère dans un premier temps. Mais, par manque d’apprenants, il a été a arrêté en attendant qu’il puisse intéresser davantage de monde.

 

Fatou Kiné Camara souhaite, au-delà de tout, que la jeunesse s’empare de ce projet, le bureau de l’Association culturelle pour la renaissance africaine étant composé en majorité de trentenaires.

 

“Pour que nos langues vivent, il faut que les jeunes en fassent leur combat”, se les approprient même si elles ne sont pas enseignées à l’école et achètent les livres écrits en langues nationales pour faire leur promotion. 

 

“C’est un combat de jeunes”, plaide la juriste qui, à travers ce projet, s’inscrit dans une logique de promotion des  langues africaines ou du patrimoine immatériel africain, mais surtout de transmission.

 

“C’est Amadou Hampâté Bâ qui disait que si on ne veut pas qu’une chose se perde, il faut la transmettre aux enfants. Si on ne veut pas qu’un récit, une tradition se perde, il faut la transmettre aux enfants. Donc voilà pourquoi on a beaucoup de livres pour jeunes et pour enfants dans cette bibliothèque”, justifie Mme Camara. [APS]

 
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